Être architecte, est-ce encore dessiner ?
Une réflexion personnelle sur ce que signifie exercer le métier d’architecte aujourd’hui.
Je vais commencer par une phrase que je n’aurais sans doute pas imaginé écrire il y a quelques années :
Je ne sais pas si je me sens pleinement architecte aujourd’hui.
Pourtant, je suis architecte de formation. J’ai étudié l’architecture, obtenu mon diplôme et exercé ce métier pendant plusieurs années.
Mais mon parcours m’a progressivement amenée vers l’architecture d’intérieur, la gestion de projet, l’accompagnement des clients et la coordination. J’ai également travaillé sur quelques projets d’architecture, notamment dans la promotion immobilière. Et avec le recul, je me rends compte que ma manière d’exercer s’est éloignée de l’image traditionnelle que l’on peut avoir de l’architecte.
Alors une question s’est installée : à quel moment se sent-on réellement architecte ?
Le métier que l’on apprend et celui que l’on découvre
À l’école, on nous apprend à concevoir.
On nous donne un terrain, un programme, des contraintes, puis on nous laisse une grande place pour réfléchir, imaginer, dessiner, expérimenter. Cette liberté est nécessaire. Elle nous permet de développer notre sensibilité et notre capacité à proposer.
Mais une fois diplômé, le projet ne se résume plus à une intention architecturale.
Il y a le client. Ses attentes, ses hésitations, son budget.
Il y a le terrain, les contraintes techniques, la réglementation, les entreprises, les délais, les matériaux, la main-d’œuvre et toutes les décisions qui apparaissent au fur et à mesure que le projet avance.
Et surtout, il faut construire.

En Algérie, nous construisons énormément. Mais construire n’est pas nécessairement concevoir.
Il suffit de regarder nos villes : des maisons qui s’élèvent étage après étage au rythme des moyens, des extensions ajoutées sans vision d’ensemble, des façades qui restent inachevées pendant des années. Beaucoup de bâtiments sortent de terre avec un permis, mais sans véritable projet
C’est là que la maîtrise technique prend toute son importance. Un projet peut être intéressant sur le papier, mais s’il n’est pas suffisamment développé pour être compris et exécuté, il reste une intention.
C’est une réalité que l’école ne nous prépare pas toujours suffisamment à affronter.
Dessiner ne suffit pas
Avec l’expérience, je suis convaincue que le dessin technique doit occuper une place importante dans le métier.
Pas parce que l’architecte doit nécessairement tout dessiner lui-même, mais parce qu’il doit comprendre ce qu’il dessine et savoir comment cela va être construit.
Je rencontre régulièrement des clients qui arrivent avec un plan de permis et qui ne savent pas comment aller plus loin.
Le plan existe, mais le projet n’est pas réellement défini.
Et c’est là que les problèmes commencent.
Lorsqu’un dossier laisse trop de zones d’interprétation, chacun peut apporter sa propre lecture : l’entreprise, le maçon, le menuisier, le client…
À la fin, ce qui est construit peut être très différent de ce qui avait été imaginé.
Pour moi, l’architecte doit donc être capable de faire le lien entre l’idée et sa concrétisation.
C’est probablement pour cela que l’image de l’architecte comme « chef d’orchestre » me parle autant.
Il ne joue pas nécessairement de tous les instruments. Mais il doit comprendre la partition, savoir qui intervient, coordonner les différents acteurs et surtout garder une vision globale du projet.
Concevoir n’est pas toujours décider

C’est aussi ce qui m’a interrogée dans mes expériences en promotion immobilière.
J’ai participé à deux projets d’architecture dans ce cadre. Dans la promotion, les choix sont nécessairement liés à des contraintes économiques et programmatiques : le nombre de logements à atteindre, la rentabilité, les surfaces, les exigences du programme…
le projet est donc le résultat d’un arbitrage permanent entre l’intention architecturale et la viabilité de l’opération. C’est la règle du jeu, et elle est légitime.
Mais elle soulève une question que tout architecte finit par se poser : quelle part du projet m’appartient vraiment ?
C’est peut-être aussi pour cela que je ne me sens pas toujours pleinement architecte : un projet partagé ne porte jamais une seule vision.
Mais est-ce réellement cela, être architecte ?
Être l’auteur de chaque décision ?
Ou est-ce aussi savoir travailler avec les contraintes, trouver des solutions et faire avancer un projet qui appartient finalement à plusieurs personnes ?
Je n’ai pas de réponse définitive.
Se spécialiser pour mieux exercer
Mon propre parcours est également révélateur.
Je me suis progressivement spécialisée en architecture d’intérieur.
Ce n’était pas un rêve de départ. C’était d’abord un choix lucide : l’architecture d’intérieur répondait à une demande réelle et donnait accès à des projets d’une échelle où l’on peut maîtriser chaque détail, du plan jusqu’à la mise en œuvre.
Avec le temps, elle est devenue bien plus qu’une porte d’entrée : une pratique à part entière, exigeante, où l’écart entre ce qui est dessiné et ce qui est réalisé se voit immédiatement. Et c’est une expérience qui nourrit aussi, aujourd’hui, notre approche des projets d’architecture.
La spécialisation n’est donc pas toujours une destination que l’on choisit dès le départ.
Elle peut être une réponse à une demande, à une opportunité, à une réalité économique ou simplement à une manière différente de trouver sa place dans le métier.
Et je pense que c’est également ce qui explique aujourd’hui la diversification des pratiques : architecture intérieure, BIM, gestion de projet, conseil, maîtrise d’ouvrage, enseignement…
C’est à la fois une évolution naturelle du métier et, parfois, une conséquence de la difficulté à exercer l’architecture de manière traditionnelle.
Architecte… et chef d’entreprise

Il y a un autre aspect auquel on ne nous prépare presque pas : diriger une agence.
Pourtant, dès lors qu’un architecte crée son agence et commence à avoir des salariés, il devient aussi chef d’entreprise.
Il doit gérer des projets, des budgets, des plannings, des ressources humaines, des salaires, des clients, des fournisseurs, des priorités…
Il doit vendre, organiser, déléguer, manager et prendre des décisions.
Tout cela s’apprend souvent sur le tas.
C’est mon cas.
Et je pense que c’est une réalité dont on devrait davantage parler pendant la formation.
Parce que si l’on veut qu’une agence dure, il ne suffit pas de savoir concevoir.
Il faut aussi savoir gérer l’entreprise qui permet de concevoir.
Et si le problème commençait avant même l’architecte ?
Il y a pourtant un autre acteur essentiel dans cette équation : le maître d’ouvrage.
Et c’est probablement l’une des grandes difficultés que je rencontre dans ma pratique.
Même avec des maîtres d’ouvrage expérimentés, la demande n’est pas toujours clairement formulée.
Il manque parfois un véritable cahier des charges, un programme précis, des attentes hiérarchisées.
Chez les particuliers, le constat peut être similaire.
On imagine parfois que le processus est simple : on donne un terrain à l’architecte, il dessine quelques plans et, à la fin, on obtient un permis.
Mais un projet architectural est une démarche beaucoup plus complexe.
Il y a un contrat, des étapes, des validations, des délais, des études, des démarches administratives et des décisions à prendre.
Avant même de commencer à dessiner, il faut donc savoir ce que l’on cherche à résoudre.
Le client n’a pas besoin d’avoir toutes les réponses. Il peut avoir des doutes, hésiter, changer d’avis.
Mais il faut au minimum pouvoir identifier la demande.
Parce qu’on ne peut pas correctement traduire un projet qui n’est pas clairement formulé.
Alors, qu’est-ce qu’être architecte ?
Je n’ai toujours pas de réponse arrêtée?
Peut-être parce que ma propre manière d’exercer a évolué.
Peut-être parce que je fais aujourd’hui davantage d’architecture d’intérieur, de gestion et d’accompagnement que de conception architecturale pure.
Peut-être aussi parce que je réalise que le métier est beaucoup plus complexe que ce que j’imaginais.
Mais s’il fallait malgré tout essayer de le résumer, je dirais ceci :
Être architecte, c’est savoir accompagner une intention et la traduire en réalité.
Pas seulement la dessiner.
La comprendre.
La questionner.
L’anticiper.
La coordonner.
La vérifier.
La défendre parfois.
Et surtout, faire en sorte qu’elle puisse réellement exister.
Parce qu’à la fin, un projet d’architecture ne devrait pas rester un beau dessin.
Il doit pouvoir devenir un bâtiment.
